Les neuf joies de Notre-Dame.
Reine de pitié, Marie, en qui déité claire et pure à mortalité se marient, tu es et Vigne, et Fille, et Mère.
Vierge enfanta le Fruit de Vie, Fille de ton Fils, Mère de ton Père. Plusieurs noms à en prophétie, et chaque nom a son mystère.
Tu es sœur, épouse et amie du Roi qui est demain et hier, tu es Tige sèche et feurie, doux remède de mort amère.
Tu es Esther qui s'humilie, tu es Judith la belle et fière, Amon en perd sa seigneurie, et Holopherne le compère.
Tu es, et Ciel, et Terre, et Onde, par divers signifiances : Ciel qui donne lumière au monde, Terre qui donne subsistance, Onde qui la souillure émonde.
Tu es Port de notre espérance, Réserve qui de tout bien redonde, Argument de notre créance.
De toi, Pucelle pure et monde, Porte close, Arche d'alliance, qui n'a premier ni seconde daigna naître par sa puissance Dieu qui aux ennemis fait honte, le Géant de double substance.
Il fut la Pierre et toi la Fronde, qui de Goliath prit vengeance. Dame, de sens enluminée, tu as méchant traître trahi, tu as sous ta plante fouler la tête du Serpent haï.
Tu es comme échelle ordonnée qui le pouvoir à envahi de la bête défigurée par qui le monde avait failli.
Tu es Rachel la désirée, tu es la droite Saraï, tu es la Toison arosée, tu es le Buisson du Synaï.
En toi survient le Saint-Esprit qui de son ombre te couvrit, tant que fut la chambre acclamée du Roi de gloire Adonaï.
De toi sans ta chair entamer naquit le Preux de haut parage, pour le malin Serpent dompter, qui nous tenait en dur servage, qui venait les âmes tenter sans jamais échanger nul gage pour les chétives affamées, en sa prison d'obscur ombrage.
Dame, c'est toi qu'on doit prier en tempête et en grand orage. Tu es l'Etoile de la mer, tu es Ancre, Nef et Rivage. On doit te servir et t'aimer. Tu es Fleur de l'humain lignage, la Colombe sans fiel amer qui porte aux chétifs leur message.
Seul, sans père, vers toi s'incline le Noble de haute lignée, il se tient à ferme racine. Sans oublie sera ta mémoire, tu es la Fin de notre ruine, nous étions morts c'est vérité, Soleil qui le monde enlumine, Lune sans face transitoire.
Tu es Salle, Chambre et Courtine, Lit et Trône du Roi de gloire, Trône de gemmes pures et fines, d'or purifié, de net ivoire. Tu recouvras notre césine.
Maison de paix, Tour d'adjutoire, Olive, Églantier, Aubépine, Cyprès et Palme de victoire. Tu es Virgule de fumée, d'aromates remis en ardure, qui par le désert est montée au Ciel sur toute créature.
Vigne de nobles fruits combée, sans aucune humaine culture, Violette qui ne fut violée, Cour qui maintient sa clôture.
À Saint Jean fut un jour montré l'excellence de ta figure, de sept étoiles adornée. Le Soleil est ta couverture, sur la Lune tu poses tes pieds : cela signifie en droiture que sur tous sera élevée sur créature et surnature.
Tu es Château, Roche hautaine, qui ne craint guerres ni survenues. Tu es le Puits et la Fontaine dont notre vie est soutenue, le Firmament de qui l'haleine fait germer verdure étendue.
Aube qui le Jour nous amène, Tourtrelle qui ses amours ne mue. Tu es la Reine souveraine de diverses couleurs vêtue.
Tu es claire Étoile première, la meilleure, la plus chère tenue, en qui Déité souveraine pour nous sauver à répandu sa Lumière et son Rayon même, comme le soleil en la nue.
Citée clause, en ses tours massives, Maillet qui tous les maux éventre, quiconque est reçu en tes lisses : peu lui chaud, s'il pleut ou s'il vente.
Tu es la Rançon de nos vices, le Repos après la tourmente, le Purgatoire des malices, Réconfort de l'âme dolante.
Tu as des vertus les prémices : c'est ton droit, c'est ta propre rente. Tu es l'Aigle, tu es le Phénix qui de son bec reprend jouvence.
Lande fleurie, Chambre d'épices, baume, cannelle, encens et menthe, notre Paradis de délice, notre espérance, notre attente.
Dame de la Haute Cité, à qui tous portent révérence, tous nous étions déshérités par universelle sentence.
Tu en as le monde acquitté, tu es Salut de notre essence, Balai de notre vanité, Crible de notre conscience,
Temple de Sainte Trinité, Terre imprégnée sans semence, et Lumière de Vérité, et Arche de sapience, et Isope d'humilité, et le Cèdre de Providence et le Lys de virginité, et la Rose de patience.
Honni fut la femme et blâmée qui n'avait fruit en l'ancien temps, mais tu n'en fut épouvantée : tu vouas à Dieu qui ne ment que ta virginité gardée lui serait perdurablement.
Ce fut la première vouée de grande hardiesse te tient grande bénédiction. Aussitôt fut grâce donnée de garder ton vœu purement, ton cœur, ton corps et ta pensée, saisi Dieu en soit promptement.
L'Ave dont tu fus saluée voulut montrer ouvertement que tu es Eva retournée pour la lettre et l'entendement.
Ne pourrais en nulle manière de tes biens, tant que j'y pensasse, épuiser toute la matière, quand j'y mettrais ma vie entière.
Mais de tes joies, Ô Dame chère, ne laisserai que je comptasse, l'Ave fut la toute première, tant que servante t'appelas.
Ne fus orgueilleuse ni fière, mais d'humilité première. Pour cela vint hautes lumières en toi qu'elles te vissent si basse.
Lors ce fut comme en la verrière par où le raie du soleil passe. N'es pas pour cela moins entière, il ne la brise ni la casse.
Ouïr éloges tu pouvais, lors que ton enfant tu conçues. La deuxième de tes joies fut quand par Élisabeth bien su que Fils de Dieu enfanterais.
La troisième quand ton Fils eus, sans péché tu l'avais conçu, et sans douleur, tu l'enfantais.
À la quarte, t'émerveillais, lorsque tu vis et que tu sus que les trois rois par long relais Lui vinrent offrir leurs tributs.
Au Temple quand ton Fils offrais, la cinquième joie tu reçus, quand par saint Siméon savais que ton fils était Homme et Dieu.
La sixième quand fus assise avec l'agnelle en compassion. Sa vie en hasard avait mise, mais revécut comme un lion, toi avec lui en telle guise.
La septième fut l'Ascension, quand la Chair qu'Il eut en toi prise s'assit au trône de vision.
La huitième se réalise dès qu'en ta sainte Annonciation, du Saint-Esprit tu fut emprise.
La neuvième, ton Assomption, lors qu'en âme et en corps assise fut sur toute la création.
Dame, que tous les siècles prisent, par ces neuf joies, nous te prions humblement par ta grande franchise, que nous ayons rémission.
( Hymne du Moyen-Âge, attribuée à Rutebeuf )